Sans forme ni chemin
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Aïkido

Fragments de dialogue à deux inconnues

mercredi 22 juillet 2009 par Nicolas RAGOT & Nadège GIGAN

Extrait de "AIKIDO Fragments de dialogue à deux inconnues"
de Franck Noël

Page 58, 58 & 60.

Le livre de Franck NOËL commence à dater ( au moins 10 ans) mais il fait parti des ouvrages (rares) traitant de l’aïkido que je peux relire avec plaisir (et pas seulement parce que les photographies sont aussi travaillées que les textes) et dont je tire encore de précieux enseignements.
Si vous êtes budoka, si vous aimez la poésie, la philosophie donc vous questionner ...
Je ne fais pas souvent la promotion de quoique ce soit et ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un VRP né ( même s’il s’agit du fils d’Émile ! en plus il n’a pas vraiment besoin de moi..)
Lisez le texte que j’ai choisi il donnera vous le ton .

(...)

MAGIE

Car l’aïkido est magique.

Mais attention, pas une magie de bazar où philtres et onguents divers enveloppés de discours verbeux sont censés résoudre tous les problèmes.

Car, à y regarder de près, les techniques, loin d’être magiques, sont logiques, rationnelles, construites. Les principes sont logiques, cohérents, et si des contradictions semblent parfois survenir, elles sont plutôt des ambivalences.

La structure du cours, son déroulement, les règles de conduite sont logiques.

La magie se situe donc ailleurs. Se superposant à tout cela, elle réside non pas dans la structure, mais dans les effets. Elle est, en quelque sorte issue de cette accumulation de logiques : toutes ces logiques mises ensemble aboutissent à un résultat auquel on n’osait pas espérer et qui, donc, semble magique.

Le parallèle est à faire avec le médicament dont l’élaboration, le choix et le mode d’application ont fait l’objet d’analyses, de dosages et d’expérimentations extrêmement logiques, mais dont l’absorption et la confiance avec laquelle on s’y abandonne relèvent, bien évidemment, d’un rituel magique.

Ainsi donc, sur le plan technique, il apparaît magique de voir la force de l’attaquant se retourner contre lui, le faisant chuter si facilement.

Sur le plan social, il apparaît magique que tant de personnes

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faisant semblant de se battre ne finissent pas par se battre vraiment, magique que ça ne dégénère pas.

Sur le plan personnel, il apparaît magique de se sentir apaisé, de se voir débarrassé de ses peurs, de sentir son contact s’améliorer avec l’autre.

Tout cela est fort compréhensible.

Pourtant, bon nombre de pratiquants se méprennent totalement : ils sentent bien ce "je ne sais quoi" de magique, mais ils l’interprètent au premier degré et les résultats sont alors étranges.

La technique serait magique. Et on les voit donc tenter de reproduire tout un extérieur de formes en espérant que "ça marche". Sans tenter de démonter le mécanisme ni de comprendre le fonctionnement, ils s’attachent à copier le geste au lieu d’en saisir la finalité. Le malheur est que tout geste ne trouve sa justesse que là où il fait sens, dans ce qu’il veut dire ou tente de faire et non dans ses contours même fidèlement reproduits.

Cela donne lieu alors à une bien curieuse pratique, totalement formelle, allant jusqu’à imiter une mimique ou un tic du Maître comme s’ils étaient partie intégrante de la dynamique du mouvement. Absolument dénuée d’intériorisation, tant de sensation que de compréhension, cette pratique fonctionne comme la répétition incantatoire de formules incompréhensibles. Et il ne faut voir nulle exagération dans cette comparaison : la répétition s’affirme bel et bien comme une valeur en soi et l’incompréhensible, pour beaucoup, est préférable au compréhensible car signe de l’existence d’une vérité cachée et donc de la profondeur du propos et de la nécessité de dépasser l’ordinaire. Ne pas comprendre devient, alors, objet de satisfaction.

D’autres encore, lorsqu’ils jouent le rôle d’Uke pour leur Maître, se complaisent, en chutant, en subissant, dans une exagération, une outrance, proche du désespoir. Il est pathétique, en effet, de voir comment une quête à ce point assoiffée de pouvoirs miraculeux les fait parer leur Maître de forces surnaturelles dans l’espoir qu’il les leur fasse partager un jour. A la recherche de preuves de l’efficience de cette magie, ils décident de s’en faire eux-mêmes l’incarnation, justifiant par là même le choix qu’ils ont fait de ce Maître et leur présence à ses côtés.

Même si, dans la plupart des cas, ces comportements déviants ne sont que passagers et ne constituent que de petits détours sur la voie de la pratique, il est clair qu’il y a une certaine complaisance à s’égarer dans ces chemins de traverse qui permettent de rester à l’écart des responsabilités

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inhérentes à toute recherche personnelle. Cet abandon de soi, cette mise en veilleuse de l’esprit d’initiative sous la totale dépendance de l’image magique du Maître, a, certes, quelque chose de confortable.

Une paresse à assumer sa recherche peut aussi pousser à se prendre pour modèle quelqu’un d’absent (ou quasiment) dont la magie des pouvoirs ne risquera pas d’être égratignée par de l’expérience concrète. Notre faux chercheur est alors comblé : il n’a pas à manipuler les outils qu’on lui propose, il refuse de les prendre et de les faire à sa main. Sans avoir besoin de travailler, il se contente de l’identification fantasmatique. Et si, par hasard, il se sent en situation d’échec, son excuse est toute prête, dégageant sa responsabilité : "le Maître est absent".

Confronté à des comportements de ce type, le Sensei véritable devra savoir faire le tri.

Se garder de rentrer en résonance des rôles douteux qu’on voudrait lui faire jouer, poser un œil bienveillant et patient sur les détours passagers qui, bien souvent, sont des expériences qu’il faut avoir vécues pour s’en libérer la tête (comme il faut bien s’approcher du mirage pour le voir s’évanouir), savoir identifier les égarements délibérés en face desquels la rupture (provisoire ou définitive) est sans doute la seule médication apte à sauvegarder la perspective du cheminement.

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(...)

Voir en ligne : http://www.aikido-noel.com/


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