Comment chier dans les bois : Pour une approche environnementale d’un art perdu

de Kathleen Meyer

Extrait : page 11,12 & 13


Notes de l’auteur

Pendant de longues années, Comment chier dans les bois est resté un vague projet, sous forme d’une collection d’idées et de notes jetées dans un cahier à spirale. En effet, ce drôle de thème se heurtait pour moi à un problème presque insurmontable : sa terminologie.

Comment parler de cette chose, poussée et évacuée de notre corps chaque jour, en lien direct avec ce que nous avons mangé et bu ?

Depuis Adam et Eve, les hommes ont toujours annoncé qu’ils sortaient pour aller pisser, se vider, chier ou en poser une. Même si les références n’abondent pas dans l’histoire, il est probable qu’Eve et ses descendantes en aient fait de même, du moins jusqu’à ce que de fragiles et délicates Victoriennes n’aient commencé à défaillir face à la grossièreté insupportable d’un tel langage. Une certaine préciosité a ainsi contracté une forme d’allergie au langage cru, qui est considéré depuis comme éminemment déplaisant. Je pressens pourtant, certains : jours, que les tendances culturelles dicteront un mouvement "en retour" vers ces termes basiques, et que ces expressions (désormais teintées de machisme), sortiront à nouveau de leur catégorie peu élégante, voire vulgaire.

Sans attirance particulière pour la plupart des phénomènes de mode, et pour avoir déjà travaillé avec les mômes de la rue, j’avoue que mon propre langage peut parfois devenir délicieusement cru et débridé. Je salue ainsi les machos (à ce

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niveau...), pour l’intérêt que possède leur langage "direct". Mais pourtant : j’étais réellement récalcitrante à l’idée de l’utiliser pour ce livre. Je ne voulais pas commencer par offenser la plupart des lecteurs, puisque l’éducation - et non l’aliénation -était mon objectif. La manière que j’ai trouvée pour dépasser cette difficile question sémantique vaut d’être rapportée.

Dans les conversations de tous les jours, avec des amis de tous les jours, j’admets être assez à l’aise avec les mots chier et pisser. Mais de là à écrire avec ces mots ? Balayer toutes les alternatives possibles ne donnait pas de solutions satisfaisantes. Lire un livre entier utilisant les mots uriner, déféquer, ou encore éliminer me semblait juste cliniquement mais déprimant. La simple prononciation du terme s’accroupir semblait parler de quelque chose de loufoque : depuis mon enfance, je me souvenais de ma façon précautionneuse de prononcer ce drôle de mot. Salle de bains ou pièce d’eau sont des euphémismes peu valables dans les bois. Et même cabane de toilettes ou encore toilettes portables ne conviennent pas... là ou elles n’existent pas ! Quant aux mots crottes, étrons, fèces, déjections et autres bouses, ils ne conviennent vraiment qu’à la zoologie et aux blagues douteuses. Quant à pipi, grosse commission, petite commission, caca, aller au pot ou encore aller faire ses besoins, tout cela me paraissait encore trop indirect ou trop mignon.

Ensuite, j’ai tenté de parer au problème en me basant essentiellement sur la description, en évitant d’employer certains termes "délicats" juxtaposés les uns aux autres. Mais ma prose, ainsi orientée, est devenue longue et plate. De plus, j’étais certaine d’être accusée de ne pas appeler un chat un chat. J’étais à nouveau coincée, sans l’ombre d’une solution en vue.

Mes pensées ont alors lentement commencé à replonger vers le passé, vers une piste que j’avais ratée. En me souvenant notamment de mon père, qui avait toujours soutenu être dans son droit le plus simple lorsqu’il utilisait le mot pisser... puisque Shakespeare l’avait, lui aussi, employé. Cette stratégie paternelle me semblait d’autant plus excellente (même si techniquement il se trompait : c’est Jonathan Swift qui utilisait ce mot) qu’à bien y réfléchir, ma mère si raffinée, avait-elle aussi, au fil des ans et malgré bien des réticences, fini par accepter cet

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argument. Même si elle n’en vint jamais à utiliser ce mot elle-même, la réprobation qui se dessinait sur son visage à l’énoncé de ce terme finit par devenir presque indiscernable. Ainsi, forte de la longue mais significative évolution de ma mère, une logique enfin défendable finit par prendre corps pour moi.

Les mots imprimés sur des pages sont toujours une manière d’inventer de la vérité (comme le succès de nombreux journaux à scandales l’atteste), ainsi que d’influencer leur usage "acceptable". Des dictionnaires, tel le Webster’s aux États-Unis, sont souvent considérés comme une source de référence solide. Une grande émotion m’a ainsi envahie lorsque je me suis aperçu que si dans mon édition de 1957 le mot merde n’existait pas, la version de 1988 incluait, elle, ce terme, avec une définition de trois lignes.

Ah, ah ! Vous savez quoi ? C’est l’histoire même de la linguistique en train de se faire, ce genre de découverte !

Enfin, je me suis souvenu de textes qu’E. B. White avait écrit sur le langage, et qui m’avaient frappée, sans doute à cause du choix de ses métaphores - les rivières, vous allez le voir, sont toujours près de mon cœur :

Le langage est un flux perpétuel : c’est un courant vivant, déroutant, changeant, recevant de nouvelles forces de centaines de contributions, et perdant ses anciennes formes dans les eaux retirées du temps.

Le mot merde n’a jamais été perdu dans les eaux retirées du temps ! White pourrait sans doute être consterné de ma lecture de son texte, mais sans malice et à ma grande joie, j’ai trouvé d’autres passages dans ses écrits qui finirent par cristalliser, de plus en plus, ma nouvelle rationalité sur la question :

Un nouveau mot est toujours prêt à survivre. Beaucoup survivent. D’autres s’étiolent et disparaissent. La plupart, au moins dans leur jeunesse, sont plus aptes à la conversation qu’a l’exercice de l’écriture.

En aucun cas le mot merde ne s’était étiolé. Pendant des centaines d’années, ce mot avait survécu avec aisance. Je savais que c était un mot ancien. Je l’avais vu écrit en vieil anglais (sci-

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